Introduction à l'argument de la contingence
Je donne ici en gros une introduction à ma (très) longue série d'articles sur l'argument de la contingence pour l'existence Dieu.
Dans les prochains mois (plutôt même les prochaines années), je compte étudier en profondeur l'argument de la contingence en faveur de l'existence de Dieu, ses variantes et ses objections.
Je donne donc ici une introduction à ce sujet. Je mettrai au fur et à mesure à jour cet article au cours de mon avancement et de mes découvertes.
Comme c'est un sujet plus compliqué qu'il n'y paraît, que j'ai l'impression que des gens mélangent tout et que les spécialistes en parlent sans jamais rien expliquer, voici quelques remarques introductives selon mon humble compréhension des choses.
Pas un seul et unique argument mais plutôt une famille d’arguments
Pour être plus précis, il n'existe pas juste un seul et unique argument de la contingence mais beaucoup. Il serait donc plus juste de parler d'une famille d'arguments : la famille des arguments de la contingence. Leur point commun, c'est qu'ils partent des notions de contingence et de nécessité pour arriver à Dieu. Cette famille est elle-même une sous-famille d'une famille d'arguments théistes qu'on appelle les arguments cosmologiques.
Pour résumer, du plus général au plus précis, on a : arguments cosmologiques => arguments de la contingence. Toutefois, pour des raisons de simplicité, j’utiliserai quand même l’expression au singulier pour désigner toute la famille.
Le point commun de tous les arguments de la contingence
Tous ces arguments on pour point de commun de prendre la contingence de l’univers (ou un ou quelques uns de ses éléments) comme un point de départ pour arriver à un être nécessaire. On cherchera ensuite à montrer que cet être nécessaire est Dieu (et non pas la matière, l’énergie ou autre chose.
Il y a grosso modo deux définitions de la contingence en fonction des deux grandes familles d’arguments qui partent de celle-ci :
Dans les arguments aristotéliciens ou thomistes de la contingence (des versions de la troisième voie de Thomas d’Aquin), “est contingent tout être qui naît et meurt, autrement dit tout être corruptible par décomposition”1. Tout ce qui peut naître et mourir (en termes aristotéliciens : être généré et se corrompre) est contingent, ce qui inclut donc par exemple les animaux, les plantes, les rochers (qui “meurent” par l’érosion), etc.
Dans les arguments leibniziens, on définit la contingence à partir de la notion des mondes possibles : “une chose est métaphysiquement contingente s’il est possible, sans contradiction avec les lois de l’être accessibles à l’intuition, de concevoir qu’elle soit autrement qu’elle n’est.”2. Tout ce qui aurait ne pas exister ou exister d’une autre manière est contingent. Donc par exemple, le chien de ma voisine est contingent car il aurait pu ne pas exister, ma réussite au bac est contingente car j’aurais pu ne pas l’avoir, etc.
Les différents types d’arguments de la contingence
Pour compliquer les choses, cette famille d’arguments en contient plein qui ont ces différences
Ils utilisent soit le principe de raison suffisante (notons-le PRS), soit le principe de causalité (notons-le PC), soit un mélange des deux. Le PRS, c’est toute affirmation de ce type : “Tout x a une explication/raison” où x est une caractéristique. Les mots explication et raison sont souvent utilisés comme des synonymes interchangeables dans la littérature. Le PC, c’est toute affirmation de ce type : “Tout x a une cause”.
En pratique, les notions d’explication, de raison et de cause (et de même pour le PRS et le PC) sont parfois utilisés comme des termes/expressions interchangeables. Mais pourtant, il semble qu’en théorie, elles ont des différences qui je trouve sont malheureusement très rarement précisées.
D’autres disent que le PRS et le PC (et de même pour les notions de cause et explication/raison) n’ont aucun rapport (comme William Lane Craig3).
D’autres que le PC est un principe plus général qui englobe le PC (comme Alexander Pruss4). Dit autrement qu’une cause est un type précis d’explication/raison.
Moi-même je ne sais pas trop quoi penser : c’est un peu le but de mon enquête sur ce blog…
Ils utilisent différentes notions pour définir ou décrire la contingence et la nécessité. L’argument de Leibniz va les décrire à l’aide des mondes possibles5 et du principe de non-contradiction (notons-le PNC) tandis que celui de Thomas d’Aquin va plutôt utiliser les concepts de génération et de corruption qu’il reprend d’Aristote.
En mélangeant ces deux caractéristiques, on va grosso modo se retrouver avec trois types d’arguments de la contingence plus en quatrième assez spécial :
Les arguments de la contingence qui utilisent le PRS, les notions d’explication/raison, de mondes possibles et le principe de non-contradiction. On les appelle les arguments leibniziens car on attribue traditionnellement ce genre d’arguments et ce mix de notions à Leibniz. Richard Taylor et William Lane Craig en sont des défenseurs récents.
Les arguments de la contingence qui utilisent un principe qui est une sorte de mix du PRS et du PC, les notions d’explication/raison, de mondes possibles et le PNC. J’ai l’impression qu’ils finissent tous par se rabattre sur le PC et par montrer l’impossibilité des séries de causes essentiellement/hiérarchiquement ordonnées. C’est notamment la stratégie des première et seconde voies de Thomas d’Aquin : d’où mon envie d’inclure quelque chose de thomiste dans le nom de ces arguments. Ils ont été défendus par Samuel Clarke et le sont aujourd’hui par exemple par Alexander Pruss, Joshua Rasmussen, Robert Koons et Bruce Reichenbach chez les anglo-saxons, Frédéric Guillaud et Matthieu Lavagna chez les francophones. Appelons-les arguments thomistico-leibniziens6. Leibnizien car on retrouve le PRS, les mondes possibles et le PNC. “Thomistico” car on retrouve le PC et que l’on suppose que les choses auxquelles on cherche à l’appliquer sont éternelles7 (sans commencement dans le temps).
Les arguments de la contingence qui utilisent le PC et les notions de génération et de corruption héritées d’Aristote8. On les appelle les arguments de la contingence thomistes car c’est Thomas d’Aquin, un fan d’Aristote, qui a formulé le plus connu (la troisième voie).
Les arguments de la contingence qui utilisent la notion de "grounding" (propre à la philosophie analytique contemporaine). Je ne connais pour l’instant que Kenneth Pearce comme défenseur. Personnellement je ne le comprends pas, non plus la différence de “ground” avec cause et explication/raison.
En ce moment, les arguments leibniziens (1) et “thomistico-leibniziens” (2) sont les plus populaires et les plus pris au sérieux par les spécialistes. Stratégiquement, les arguments leibniziens (1) sont les plus “puissants” car ils prétendent contourner la plupart des obstacles rencontrés par les arguments “thomistico-leibniziens” (2) et les arguments thomistes (2) en remplaçant le concept de cause par celui d’explication/raison.
Importance de l'argument de la contingence
C'est l'argument qui semble convaincre le plus d'athées/agnostiques
Je vais juste reprendre l'extrait d'un ancien article (ma recension du livre Une foi, des arguments. Apologétique pour tous) :
C'est ce type d’argument qui a convaincu beaucoup de sceptiques (par exemple les youtuber Elephant Philosophy et Capturing Christianity) et l’un des plus puissants (difficile de rejeter de manière cohérente le principe de raison suffisante ou que des choses contingentes demandent un fondement nécessaire).
Ce point est vrai pour les arguments leibniziens et “thomistico-leibniziens”. De plus, à ma connaissance, c'est quasiment l’un des seuls arguments théistes où les spécialistes (croyants et athées) sont en train d'avancer vers un consensus. Nous verrons plus tard en détail les étapes de l'argument de la contingence. Mais en gros il commence à y avoir un consensus sur la première étape de l'argument, en particulier sur ces deux points :
De plus en plus de spécialistes acceptent le PRS ou au moins reconnaissent que c’est une position défendable (la version forte d'origine ou des versions plus faibles9). Par exemple Graham Oppy (athée), Joe Schmid (agnostique) et Quentin Smith (athée).
De plus en plus sont d’accord pour dire que pour expliquer les choses contingentes, on doit s'arrêter à un être nécessaire (Graham Oppy, Joe Schmid).
Par contre, c'est là que les désaccords réapparaissent : pour les uns, cet être nécessaire est la matière/l'énergie, pour d'autres c'est Dieu, etc.
Guillaud Frédéric, « Ab initio de nihilo : un essai de formulation de l’argument cosmologique », 2019, p. 44.
Guillaud, « Ab initio de nihilo : un essai de formulation de l’argument cosmologique », p. 31.
CRAIG, William Lane, The Cosmological Argument from Plato to Leibniz.
PRUSS, Alexander, The Principle of Sufficient Reason: A Reassessment.
Bien sûr, on ne trouvera pas l’expression “monde possible” mot pour mot chez Leibniz mais on l’idée est bien présente : une manière possible selon laquelle les choses auraient pu exister sans impliquer de contradiction.
Jusqu’à maintenant, je n’ai pas trouver de nom par lesquels on les désigne dans la littérature. Je ne sais même pas si le mot “thomistico” existe…
Le mot technique plus exacte serait sempiternel car en toute rigueur, quelque chose est éternel seulement si elle en dehors du temps (comme le Dieu du théisme classique).
On peut cependant mentionner que certains (le pionnier étant Robert Maydole) ont essayé de reformuler la troisième voie avec la logique modale et les mondes possibles. Cette version est parfois appelée troisième voie “modalisée”. Il l’a fait principalement parce qu’il pensent avec beaucoup d’autres que l’argument dans sa forme traditionnelle commet une erreur de logique grossière.
Faible non pas dans le sens d’un argument moins convaincant mais plutôt dans celui d’avoir besoin de moins de choses à supposer/à prouver.